L'éloge de la voiture individuelle en 2019?


Par: Stein van Oosteren

La voiture individuelle a transformé les routes de notre département (92) en un enfer. L’explication est simple : on densifie sans adapter le modèle de transports. Pour enfoncer le clou dans la plaie, Monsieur Patrick Devedjian, Président des Hauts-de-Seine, présente ici sa vision pour nous sortir de l’embarras : une éloge de la voiture individuelle électrique. A titre personnel, je refuse que mon territoire subisse cette course insensée à l’étouffement économique et social, et propose à M. Dévédjian un dialogue serein et argumenté.

« L’automobile, c’est la liberté »
Ce qui était vrai avant les années 50, lorsqu’il n’y avait pas autant de voitures, ne l’est malheureusement plus aujourd’hui. Déjà au milieu des années 50, ça roulait mal:



« Plusieurs politiques publiques s’opposent à la voiture, qui est pourtant devenu un élément majeur de la civilisation moderne. »
Vous caricaturez. Une politique de réduction n'est pas contre la voiture, mais souhaite équilibrer son usage. La voiture a bien sa pertinence en ville, mais pas pour chaque déplacement. Pour accrocher un tableau, allez-vous jusqu’à louer un marteau pneumatique de 25kg pour enfoncer un petit clou ? Je pense que vous prendrez plutôt un simple marteau, qui est un moyen plus adapté. Pourtant 8 millions de Franciliens se sentent obligés de prendre chaque jour une machine d’une tonne et demi pour se déplacer sur une distance inférieure à 3.000 mètres, soit 36 min. à pied et 12 min. à vélo. Faut-il vraiment encourager ce modèle comme le modèle « de la liberté » ?

« Nous subissons les effets de la surdensification des métropoles. L’Etat a été incapable de financer des contournements routiers et la voiture est le bouc-émissaire de ses impérities. »
Aussi étonnant que cela puisse paraître: la construction de nouvelles routes ne résout pas la congestion, mais l'aggrave. Car le message que vous envoyez est : « Choisissez tous votre voiture individuelle comme moyen de déplacement, car désormais il y aura de la place pour tout le monde ». Au lieu d’encourager des alternatives (marche, vélo, transports publics), vous condamnez ces alternatives au nom d’une option qui nous mène dans l’impasse. Car vous créez de nouveaux automobilistes qui n’existaient pas auparavant et pour qui il n'y aura jamais assez de place. Car la voiture n'est pas comme un liquide qu'on peut diluer en agrandissant le récipient, mais comme un gaz qui remplit n'importe quel volume qu'on lui offre. Je l’explique ici.

Si vous ajoutez une voie, elle sera bouchée deux semaines plus tard.

Des millards jetés en l'air pour des infrastructures qui sont par nature incapables de satisfaire une demande qu'elles ne feront que grandir.

«Les autocars, les poids lourds de livraisons et les autobus articulés se multiplient. Les parkings publics se réduisent et le stationnement interdit s’étend. »
Lorsqu'une demande se multiple, doit-on s'interroger sur les effets graves de cette demande et agir en conséquence, ou l'encourager aveuglément sans se poser des questions? Surtout qu'à la fin de votre plaidoyer pour la voiture individuelle vous fustigez « l’aveuglement de nombre de nos dirigeants » ?

« Les transports en commun sont de plus en plus défaillants. »
La réponse adaptée aux transports défaillants, est-ce de financer la densification de notre réseau routier et le flux de voitures qu'il induit ? Ou au contraire est-ce d'investir cet argent dans l'amélioration des transports en commun et dans un réseau de pistes cyclables pour offrir aux Francilien-e-s le choix de se déplacer autrement ? La liberté, est-ce donner des choix ou imposer une option sans avenir ?

« En agglomération parisienne, 42% des automobilistes, dont 27% sont des Parisiens, considèrent ne pas avoir d’alternative à la voiture. C’est une grande violence politique de ne pas tenir compte de ces contraintes. »
La violence politique ne consiste-t-elle pas plutôt à consolider cette impasse en maintenant cette dépendance à la voiture individuelle en refusant de leur offrir d'autres solutions de transports ? Saviez-vous p.e. que le vélo n'est pas un sport mais un TRANSport et qu'une piste cyclable transporte sept fois plus de personnes qu'une voie de chaussée (ici en image) ? 

« L’automobile demeure un instrument incontournable du déplacement dans de nombreux cas : personnes âgées, familles et enfants en bas âge, destination isolée… »
Vous faites comme si équilibrer l'usage de nos routes signifie éliminer la voiture des villes. C'est faux: réduire l'usage de la voiture permet au contraire que les trajets qui le justifient vraiment (personne âgée, charge lourde, distance longue) puissent être effectués en voiture dans de bonne conditions. Cela nécessite que nombre de trajets courts soient effectuées autrement. Exemple : 6 Français-e-s sur 10 qui habitent à moins de 1.000 mètres de leur lieu de travail y vont en voiture..... Et ce n’est pas la place qui manque pour encourager le bus ou le vélo au lieu de la voiture : à Paris 9 déplacements sur 10 (!) se font autrement qu’en voiture individuelle alors que 50% de la voirie lui est dédié…. 

« L’automobile offre un confort qu’aucun moyen collectif ne permet d’atteindre. Tout se passe comme si des partisans de la fourmilière faisaient la guerre à la liberté individuelle. »
Vous utilisez la fourmilière comme un argument pour encourager l'utilisation de la voiture individuelle? C'est au contraire parce que nous construisons la fourmilière de la Métropole du Grand Paris, nous sommes contraints d'adapter les moyens de transports de ces millions de fourmis. Ne pas modérer l'usage de la voiture individuelle, ce serait sacrifier le confort de mobilité et de vie des Franciliens. Car ayant moins d’espace de disponible par fourmi, les fourmis ne pourront plus continuer à utiliser chacune, pour chaque déplacement, une voiture de 10m2, qui occupe 66m2 en roulant.

« Nouveaux millénaristes, c’est sur la voiture électrique qu’il faut porter les efforts de financements, et non sur le principe de la voiture individuelle. »
Étonnant que vous vous adressiez à la jeune génération pour leur proposer une option électrique qui est toujours aussi polluante. Sans parler des batteries, dont on ne sait pas quoi faire, saviez-vous que 41% des particules fines émises par les voitures ne vient pas du pot d’échappement mais des freins, des pneus et du bitume ? Et ce n’est certainement pas la voiture électrique qui réduira la congestion, car il ne faut pas oublier qu'elle prend autant de place qu'une voiture thermique :


« Il n’est pas acceptable d’apporter chaque jour de nouvelles entraves à la liberté d’aller été venir ».
Totalement d’accord. Offrons donc la liberté de déplacement aux Francilien-e-s en leur proposant le choix de transports efficaces, économiques, agréables et surtout adaptés à un milieu urbain dense. Car bien que l'éloge de la voiture individuelle sonnait bien au milieu du siècle dernier, la voiture individuelle ne peut plus offrir la liberté de se déplacer à tous aujourd'hui. André Gorz l’explique ici dans un texte très puissant.

« La lutte contre la pollution serait plus efficace à s’en prendre aux poids lourds qui se multiplient impunément en ville et sont considérablement plus polluants que véhicules anciens. »
Faux : plus de la moitié de la pollution venant des transports vient de la voiture individuelle (54%) alors que les camions n’en produisent qu’un cinquième (21%). Donc pour lutter contre la pollution, il est plus de deux fois plus efficace de réduire l’usage de la voiture individuelle que de réduire celui des poids lourds.  

« On ne peut se plaindre de la désindustrialisation de la France et combattre en permanence un secteur industriel produisant croissance et emplois. La France veut-elle être absente de cette bataille de l’avenir ? »
Faut-il encourager la croissance d'une industrie qui fragilise notre économie en renforçant notre dépendance au pétrole, la sédentarité et le trou de la sécurité sociale, le coût astronomique de l’insécurité routière (50 milliards/an) et des bouchons (22 milliards/an) tout en déréglant notre climat ? Surtout qu’il produit trois fois moins d’emplois que l’industrie du vélo ? Sérieusement ?



Du bouchon thermique au bouchon électrique....

« J’ai conscience de ne pas être politiquement correct en rejetant le concert assourdissant des nouveaux millénaristes qui sous-entendent que la fin du monde est proche. Mais je rencontre chaque jour des personnes de plus en plus fatiguées et exaspérées par leurs difficultés de circulation et c’est ma responsabilité d’alerter sur l’aveuglement de nombre de nos dirigeants. »
Vouloir réduire l’usage individuel de la voiture n’est pas une question d’être politiquement correct ou pas, mais d’être réaliste et responsable. Faire l’éloge de la voiture individuelle en 2019 n’est pas réaliste et responsable lorsqu’on co-dirige la zone la plus dense de France, qui de surcroît se densifie chaque jour un peu plus. Dans l’exaspération que vous constatez autour de vous, vous lisez un appel massif pour plus de routes et plus d’espace pour la voiture individuelle. Moi j’y lis plutôt un besoin criant de solutions de transport plus efficaces, économiques, agréables, sécurisés et adaptés à notre monde d'aujourd'hui. Pourquoi ne pas faire comme votre homologue de Seine Saint-Denis et rendre le réseau routier des Hauts-de-Seine, conçu pour rendre les déplacements efficaces, cyclable ?

Voici le « choix » proposé par le Conseil Départemental des Hauts-de-Seine aux habitants de la banlieue sud
qui souhaitent laisser leur voiture au garage en se rendant à Paris à vélo via la RD68.

« La liberté d’aller et venir est une liberté fondamentale, protégée par les articles 2 et 4 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen. »
Promettre, voire imposer la voiture individuelle comme solution « de liberté » est un sacré pied-de-nez aux générations futures. C’est ignorer aussi la colère des Franciliens provoquée par l’absence d’aménagements cyclables, notamment sur les routes départementales que vous gérez, qui les empêche de s’extraire des bouchons et de les doubler à vélo en sécurité. En caricaturant la jeunesse comme vous le faites, je pense que vous décuplez leur exaspération et détermination de s’opposer à votre vision de leur avenir. A moins que vous n'acceptiez l'invitation du Collectif Vélo Île-de-France pour participer  à la création du RER V pour faire l'éloge d'un réseau de transport 100% fiable et agréable?

Avez-vous le choix de vous déplacer à vélo? Exprimez-vous ici. 

Commentaires

  1. Très bonne argumentation, soutenue par des exemples clairs. Merci de votre travail d'éclaircissement face aux propos insensés de mammouth politiques à la vision courte et formatée.

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