Un cadeau: Le guide du vélotaf de Jérôme Sorrel

Par: Stein van Oosteren

Tout le monde vous dit pourquoi il faut faire du vélo, mais personne vous dit COMMENT. C'est une lacune désormais comblée par le joli livre de Jérôme Sorrel intitulé Vélotaf, Mode d'emploi du vélo au quotidien, joliment illustré par Eve Coston. Le cadeau idéal si vous voulez donner envie à un(e) proche ou collègue de tenter le vélo. Un livre qui tombe à pic.


 
Un mode de transport pas encore considéré comme légitime suscite inévitablement des questions.


Humour
Le style est engageant, comme une conversation amicale. Genre « - désolé d'être technique - », pour vous mettre à l'aise. Au lieu de rassurer les débutants en écrivant « le mal aux fesses finit rapidement par disparaître », Sorrel écrit « Et oui, votre popotin a la mémoire courte mais il n'est ni ingrat ni idiot, et dans ce cas, la douleur vous accompagnera sur les premiers kilomètres de la reprise, puis se fera oublier très vite ». Et au lieu de dire que les automobilistes sont stupides de ne pas se mettre au vélo, il constate qu'« à vélo on est soucieux de la fluidité du trafic. Si on s'en foutait, on roulerait en voiture, évidemment! » Bref, il y a du style et on s'amuse.

Nouveau langage
Pour mieux révéler l'expérience du vélo, Sorrel propose un langage mieux adapté. Au lieu de parler de « trajet », qui a une connotation imposée et rébarbative, il propose de parler d'« itinéraire » ou de « parcours ». Plus ambitieux: il propose même une alternative pour le terme galvaudé « vélotaf », qui désigne une personne qui va au « taf » (travail) à vélo. Sorrel trouve ce terme à la fois moche et réducteur (domicile/travail) - moi aussi - et propose le terme plus joli « vélut’ » pour désigner tous les trajets utilitaires à vélo. Très bonne idée, car le terme vélut' inclut aussi les fameux 2 km que Jacques fait toujours en voiture pour chercher sa baguette, que le terme vélotaf ne couvre pas. A reprendre donc.

Tuyaux en or
Pour rassurer le lecteur, le guide rappelle que « le vélo est statistiquement le mode de transport individuel le moins dangereux ». Une fois cette base indispensable posée il ne reste que des détails, beaucoup de détails, traités avec soin. La transpiration par exemple. Le lecteur découvre que la transpiration est une « réaction corporelle qui va progressivement s'atténuer, une fois que votre corps se sera habitué à l'effort fourni et que vous aurez compris qu'il convient de baisser de rythme quelques minutes avant d'arriver au bureau ». Ce tuyau vaut de l’or: ralentir n'est pas ce qu'on fait spontanément quand on teste un nouveau moyen de déplacement. Autre astuce: « l'expérience me montre que les automobilistes sont plus patients lorsque vous leur avez montré, d'un signe de la main par exemple, ou d'un coup d'œil rapide par-dessus l'épaule, que vous avez conscience de leur présence ». C’est un plaisir de voir cette sagesse couchée sur le papier. Elle évitera certainement des coups de stress inutiles aux nouveaux et nouvelles adeptes du vélo !

L’ex-automobiliste conseille le toujours-automobiliste
Pour convaincre une personne, il faut toujours se mettre à sa place. C’est ce que fait Sorrel en se mettant dans la peau d’un automobiliste qui ne voit pas comment arriver au travail à vélo sans prendre les routes départementales, qui sont hostiles au vélo. Quitte à se moquer de l’automobiliste: « Sachez que le périph’ et l’autoroute sont toujours arrivés APRES les routes secondaires et qu’il existe forcément un ou plusieurs trajets vous permettant de vous rendre au taf sans passer par le péage ». Pour récompenser l’automobiliste qui ose tenter le vélo, Sorrel lui offre son expérience personnelle du vélo : « Aucun autre moyen de transport n'offre cet espace-temps de méditation et d'introspection ». Et d'inspirer le nouveau cycliste : « Ce guide a pratiquement été écrit sur mon vélo ».


Très rigolo et réaliste: saisit parfaitement le blocage de l'esprit sur le schéma « déplacement = voiture ».


La béquille
Concernant la longue liste de conseils pour acheter, conduire et entretenir un vélo, je ne peux qu’en souligner l’utilité et le bon sens. Il y a juste deux choses qui me chatouillent. Premièrement, je conteste l’idée qu’un vélo n’aurait pas besoin d’une béquille sous prétexte qu'« il y a plein d’arbres, de poteaux et de murs qui n’attende qu’une chose, mon vélo ! ». Un vélo sans béquille n'est vraiment pas pratique et vous fait perdre du temps : le nombre de fois où je béquille mon vélo pour faire quelque chose sans avoir à chercher un poteau est incalculable. Et en plus, vous allez abîmer les façades (un ravalement coûte très cher).

Ah, les mitaines...
Deuxième chose : les mitaines. Déjà je n'ai jamais compris l'utilité de cet accessoire: quand il fait froid, ce sont surtout les doigts qui ont besoin de protection! Pas un hasard qu'aux Pays-Bas aucun cycliste n’en porte, et qu'il n’existe même pas de mot en néerlandais pour le désigner (on dit « gants sans doigts »). Sorrel propose d’en porter pour protéger les mains en cas de chute (comme le casque). Pour moi, cela reste un gadget qui donne au cycliste l’air d’un coureur cycliste. De manière générale, je pense que le cycliste n’a pas vraiment besoin de « s’équiper et se déséquiper » constamment comme l’écrit Sorrel, mais qu’il peut se mettre sur son vélo comme il entre dans le métro ou dans sa voiture. Donc pas d’accord non plus que « souvent votre tenue citadine n'est pas 100% adapté à la pratique du vélo ». Le mot « souvent » me semble ici très exagéré, à moins d’aller au travail en robe de mariage avec traîne tous les jours.


Une mitaine qui ressemble à un accessoire orthopédique (Photo: Boutique Extrême).


La frénésie de l'équipement
Je crois que le désir de toujours vouloir « s’équiper » pour chaque activité est une spécificité méridionale que je n’ai pas en tant qu’homme nordique ultra-pragmatique. Pour moi « moins, c'est mieux ». Keep it simple. Je constate cette course à la suraccessoirisation dans tous les domaines, même dans les fournitures de bureau dont la liste est interminable. Nous sommes en période de rentrée justement, et je vois que les parents en souffrent. L’amour des Français pour les accessoires relève – je pense – du besoin de se rassurer. Le Français est de nature inquiète, et la possibilité de s'entourer et de s'habiller d'objets « adaptés », ça calme. C'est pour la même raison qu'il y a autant de pharmacies d'ailleurs (trois dans ma rue sur 400 mètres!). Et puis il y a le désir d’être beau. Pour un Français les accessoires donnent du cachet et une allure élégante et raffinée, alors que pour moi voir un cycliste qui porte des mitaines ça fait plutôt précieux... Mais ce besoin de s’équiper me fascine en même temps. Ce qui explique pourquoi j'ai émigré en France : pour me divertir et m’étonner de ce monde où l’on qualifie la béquille de « futile » alors que pour moi c’est peut-être l’accessoire le plus important après l’anti-vol de cadre.

La peur du ridicule
La manie des accessoires sert aussi un autre objectif : on s’équipe pour être « comme il faut », « pro » et pour « faire partie du club ». De peur de paraître ridicule. Cette peur est bien illustrée dans le livre : « Dans bien des entreprises, il est inenvisageable, a priori, de croiser le patron dans l'ascenseur de parking, lui sortant de sa berline noire, impeccable, vous casque encore posé sur la tête et les joues toujours rouges de l'effort fourni ». Même en chutant du vélo, la priorité absolue est de protéger d'abord son image, pour éviter coûte que coûte le ridicule : « vous relever discrètement et jeter un coup d'œil autour de vous pour vous assurer que personne ne vous a vu. Si tel est le cas, bonne nouvelle, votre fierté n'est pas atteinte ». C’est du second degré bien sûr, mais quand même. On finit par bien rigoler à la fin du paragraphe, qui confirme que le ridicule sera hélas inévitable. Car certains nous percevront toujours « au mieux comme des « doux-dingues », au pire comme des écolos militants indécrottables qui ont bloqué le compteur en 1968 et qui feraient mieux d'aller s'occuper de leurs chèvres dans le Larzac ».

Beau geste de militant
Ce qui me fait du bien en lisant le livre de Sorrel est qu’il constate les mêmes difficultés pour le cycliste que les militants vélo, mais sans réagir avec virulence. Sorrel constate, en parlant très franchement des automobilistes, qu’«à l'usage, ils sont nombreux à se foutre de votre présence comme de leur première chemise ». Mais sans leur taper dessus : « je ne crois pas que cela serve la cause des cyclistes que de dénoncer systématiquement les méchants automobilistes ». Sa philosophie me semble efficace : montrer aux automobilistes une alternative avec le plus de gourmandise (et d’accessoires 😉) possibles. Faire grossir la masse critique des presque-cyclistes en leur offrant ce livre, qui leur fera peut-être sauter le pas (ou la pédale plutôt). Un chouette geste de militant pour la cause vélut’, pour lequel je remercie Jérôme Sorrel et Eve Coston chaleureusement.

Merci à David et à Marie-Florence Chabbal de m’avoir offert ce beau cadeau.

Commentaires

  1. Deux remarques :

    1. "Pour rassurer le lecteur, le guide rappelle que « le vélo est statistiquement le mode de transport individuel le moins dangereux »."

    Comme dit notamment par Frédéric Héran, c'est faux : le vélo (en France) est nettement plus dangereux que la voiture, même si le deux-roue motorisé est de très loin le mode de déplacement le plus dangereux :

    "Selon le Registre et le critère d’heures passées par mode, le taux d’incidence d’être blessé pour les cyclistes est ainsi 8 fois plus élevé que celui des automobilistes, 20 fois plus que celui des piétons."
    "Accidentalité à Vélo et Exposition au Risque (AVER) - Risque de traumatismes routiers selon quatre types d’usagers"
    https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00768484/document

    2. Pour l'hiver, un accessoire utile : les manchons.
    https://www.lecyclo.com/velo/confort/potence-guidon/manchons-sur-guidon.html

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